2006, Plaisir de Lire
127 pages
« La vérité est que notre père, un des hommes les plus brillants de sa génération, est mort au fin fond de la Norvège, à 65 ans, fracassé par lui-même, et par lui seulement.
Pendant près de quarante ans, je vais détester l’Afrique. Je n’y mettrai pas les pieds, ferai résolument semblant d’ignorer la violence, les émeutes, les massacres qu’il avait pourtant lui-même annoncés.
Mais un jour, j’ai appris que reposaient en silence douze mètres de cartons remplis d’écrits que mon père avait confiés à la bibliothèque universitaire avant de suivre sa deuxième épouse en Norvège et d’y mourir. Douze mètres.
Trésor ? Grimoire ?
En tout cas, l’Afrique. »
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Extraits d’Afrique
VIII
Parfois armé de papier,
d’une plume et de mémoires
il plongeait dans son argent…
Pablo Neruda, Troisième livre des odes, Ode à un millionnaire mort
Le lendemain à Freetown (Sierra Leone) il contemple « l’arbre des esclaves » sous lequel se déroulait la vente de ceux dont les descendants ont peuplé son enfance. Puis il pose ses pieds sur les « marches des esclaves », traces creusées par les milliers d’enchaînés qu’emmenaient les bateaux affrétés par les puissants négriers.
De retour sur l’African Glen, il notera la légende selon laquelle les hommes blancs ne seraient chassés de ces terres qu’à la mort de l’arbre.
Il y a quelques photos, l’arbre est magnifique. Au premier plan, une femme noire s’avance, habillée entièrement de blanc, enturbannée, royale. Reine de Saba, elle tourne le dos à l’arbre.
L’Américain continue de ne pas commenter. Il note, il photographie. Aide-mémoire, sans plus.
En revanche, il exprime plutôt longuement ses goûts et dégoûts, son obsession de la propreté et celle, omniprésente, de l’argent ; c’est à ces remarques que se révèle l’homme dépaysé, confronté à tant de nouveauté. Pour chaque escale, il évoquera ses démêlés avec la
monnaie locale, les taux de change, le marché noir des dollars. Il glissera régulièrement dans les enveloppes (quand il n’emploie pas les aérogrammes) quelques francs coloniaux à notre intention, nous enjoignant de bien regarder à l’intérieur des cercles blancs des billets ; comme si notre éducation africaine, à nous ses enfants, passait forcément par ces billets exotiques.
L’obsession me trouble mais ne m’étonne pas tout à fait. Plus tard, au cours de mon adolescence, les soucis d’argent prendront, dans les conversations familiales sinon dans la réalité, une ampleur considérable. Et lorsque, à la fin de sa vie, nous serons brouillés, ce sera, bien entendu, pour des questions d’argent. Il n’empêche : ce besoin de détailler ses marchandages dans les rues de l’Afrique, exprimé aussi bien dans les lettres que dans son journal, a quelque chose d’inconvenant.
Est-ce le moment d’évoquer son enfance ? J’en sais si peu !
Le père, mon grand-père : banquier, petit, tout rond, fumeur de cigare, plutôt bonhomme, fut maire de sa petite ville industrielle et moniteur d’école du dimanche. Je l’aimais bien.
La mère, ma grand-mère : grande et sèche, à laquelle il manquait un œil et, disait-on, un poumon, était une femme revêche qui sentait mauvais. Je ne l’aimais pas. Ma mère racontait qu’elle avait été ― aux dires de ses proches ― une jeune femme charmante mais qu’elle avait « viré » après la naissance de mon père, son premier-né. Viré ? Comme le lait qui tourne à l’aigre ?
Une seule anecdote m’est parvenue de l’enfance de mon père. Dès l’âge de cinq ans, il avait comme tâche ménagère d’épousseter la double rampe d’escalier, avec ses deux balustrades en bois tourné, qui menait au premier étage de la grande maison victorienne. J’essaie d’imaginer le petit garçon en culottes courtes, à genoux sur les marches, passant le chiffon autour des boules et des rainures de chaque montant, dans une attitude de soumission totale, sous l’œil sévère de sa mère. Je ne sais pas qui m’a raconté cela, sans doute ma mère aussi. Je n’ai jamais entendu mon père critiquer sa mère.
Adolescent puis étudiant, il se présentera à tous les concours, à tous les examens, relèvera tous les défis, emportera chaque fois un premier prix, une première place, gravira ainsi tous les échelons de la réussite sociale et ceci, grâce à la religion, cette voie royale pour ceux qui, dans ces contrées éloignées du Sud, voulaient « aller plus loin ». Ainsi a commencé la carrière remarquable de cet homme brillant mais condamné, pour réussir, à se soumettre aux exigences d’autrui.
Il le fera. Ne manquera plus, alors, pour achever l’ascension, que de diriger ses pas vers le Nord, là où se délivrent les diplômes prestigieux, où l’attendent des postes à sa mesure et les honneurs tant désirés. Pour cela, il a suffi de secouer la poussière de ces pieds qui, aujourd’hui à Freetown, ont foulé les marches des esclaves.
IX
A hint of Ports and Peoples –
And much not understood –
Soupçon de ports, de peuples ―
Et tant de non compris ―
Emily Dickinson, Complete Poems, 719
5 mars. Soudain, celui qui voulait voir va être vu.
Comme prévu, il va quitter l’African Glen à Monrovia (Liberia) dans une certaine confusion pour suivre un enthou-siaste Comité d’accueil : l’évêque ceci, le ministre cela, le président de l’université, divers vice-consuls ainsi que leur suite de « natifs », (pas question que l’honoré VIP porte lui-même ses bagages), tout ce petit monde est monté à bord pour accueillir Monsieur le professeur puis l’emmener, dans une vaste limousine sur laquelle flotte la bannière étoilée, jusqu’à la Légation américaine où il sera installé dans une chambre magnifique avec sanitaires et véranda privés… avant d’affronter les conférences, réceptions et cocktails prévus pour la semaine, dont un déjeuner présidentiel et un pique-nique à la plantation Firestone.
Il adore… tout en reconnaissant qu’à ce régime-là, il ne verra guère l’Afrique qu’il est venu étudier, celle de la complexité raciale. Car l’autre « race » ne fréquente guère les cocktails coloniaux.
Au fil des jours, c’est, en effet, la vie coloniale qui se dessine : pauvreté d’un côté, faste de l’autre. Ironie de l’histoire, la classe dominante du pays est composée d’Américano-Liberiens, à savoir les descendants d’esclaves libérés après la Guerre de Sécession et revenus en Afrique, un peuple fier, dit mon père, qui perpétue de nombreuses traditions du vieux Sud américain. Les plus nantis d’entre eux vivent dans de vastes copies des maisons coloniales de ce même Sud où leurs ancêtres cueillaient le coton, nettoyaient les écuries, lavaient le linge de leurs maîtres, marqués souvent au fer rouge et au fouet.
Au Liberia, les arrière-arrière-petites-filles de ces gens-là fréquentent un pensionnat chic, accessible seulement par les eaux. La visite du professeur américain y est attendue. Et de monter dans le bateau de l’Evêque méthodiste, lequel profite du voyage pour attraper un barracuda de 15 kilos. Le dimanche, de surcroît ! s’exclame mon père.
Les jeunes filles de l’internat s’habillent de blanc, arborent des tresses impeccablement coiffées, écoutent respectueusement le professeur, blanc lui aussi.
On le disait brillant orateur. Je me souviens d’avoir été terriblement impressionnée, enfant, par sa capacité de parler sans notes, devant un public, avec charme et compétence. Mais de quoi leur parlait-il à ces « natifs » petits et grands ? Le numéro X du carton Y me le dirait sans doute. Mais ce sont moins les contenus de ses discours que leurs objectifs qui m’intéressent. S’agissait-il d’éduquer ? d’inspirer ? de convaincre ? La vie des Liberiens a-t-elle été modifiée, rendue meilleure en quoi que ce soit, par le passage de mon père ?
Moi-même, j’ai beaucoup parlé en public, m’adressant avec un semblant d’autorité à des auditoires attentifs, portant tresses ou non. A quoi ont servi ces paroles-là ? Quiconque s’en souvient-il ? Pourquoi faut-il des gens qui parlent et d’autres qui écoutent ?
Après son escapade dominicale, il se rend au port pour prendre congé du capitaine de l’African Glen et des passagers encore à bord. C’est comme si ma maison s’en allait flottant sur les vagues…
Puis la ronde des réceptions et visites reprend, dont un déjeuner offert en son honneur par le Président Tubman. Dans son journal (mais non à sa femme), il avoue une gaffe. Répondant aux salutations du Président, mon père a proposé un toast à la République du Liberia et son avenir. Le protocole aurait voulu qu’il souhaite longue vie et bonheur au Président !
A la plantation Firestone, le lendemain, il découvre le monde des expatriés, les garden-parties, les boys, le scotch ; souffre de la chaleur et se dit couvert d’ecchymoses à la suite d’un déplacement en camion sur des chemins cahotants. Il aime le confort, n’a jamais rien connu d’autre.
Je l’avoue, ces écrits-là, comme le climat tropical, sont plutôt assommants, me donnent envie de dormir. D’autant qu’il n’est pas, lui, Somerset Maugham ni Marguerite Duras, encore moins Conrad ou Naipaul.
Pourtant, il ne devait pas être seulement ce touriste-conférencier modèle. En lui, le sang continuait de pulser. Son amour pour ma mère est réaffirmé dans chaque lettre. Mais l’homme, où est-il ? Que devient sa sexualité au cours de ces six mois ? Et l’alcool, souvent nommé, scotch, brandy, vins, gin-bitters… est-il déjà le compagnon privilégié ? Il dit, pour l’heure, refuser la plupart des boissons offertes.






Beaucoup de suspense...
Me réjouis d'assist...
En un jour (ou un pe...