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- M. Burnat-Provins – Heures d’automne, Heures d’hiver

Marguerite Burnat-Provins Heures d'automne, heures d'hiverRoman

2004, Plaisir de Lire

132 pages

Préface de Catherine Dubuis

Quatrième de couverture: Tout oppose ces deux textes : si Heures d’automne est un livre du lac, serein, tout imprégné de la lumière tendre et bleutée du Léman, Heures d’hiver se situe à Sion, sur les bords neigeux du Rhône, au sein d’une ville figée dans les glaces d’un hiver rigoureux…

Heures d’automne reflète la paix conjugale, alors qu’Heures d’hiver est habité par l’angoisse de la séparation et la violence de la passion. Enfin Heures d’automne est un livre de peintre pour les peintres, où les couleurs et les formes sont reines ; Heures d’hiver en revanche peint un monde en noir et blanc, scandé par le rappel de l’action destructrice du temps.  C.D.

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Préface d’Heures d’automne, heures d’hiver

Du Léman au Rhône : clair-obscur helvétique

Trois ans séparent la parution des Heures d’automne de la rédaction des Heures d’hiver (janvier-mars 1907). C’est en 1904 en effet que paraissent les premières, à Vevey, chez Säuberlin et Pfeiffer, les éditeurs qui ont déjà pris soin des Petits Tableaux Valaisans l’année précédente. Elles seront rééditées en 1921 à Paris. Quant aux secondes, elles connaîtront un long gel, puisqu’elles ne verront le jour sous la forme imprimée qu’en 1920, à Paris également.

Autres différences : les lieux que chantent ces deux textes. Si Heures d’automne est un livre du lac, serein, tout imprégné de la lumière tendre et bleutée du Léman, Heures d’hiver se déroule sur les bords neigeux du Rhône, au sein de la capitale valaisanne figée dans les glaces d’un hiver rigoureux. De même, les dédicaces de chaque livre mettent en évidence leurs climats particuliers : « Aux artistes » ouvre Heures d’automne, et c’est réellement à un livre de peintre pour les peintres que l’on a affaire, les couleurs et les formes y sont reines. « Aux âmes frileuses » annonce Heures d’hiver ; bien plus, le tapuscrit original porte cet en-tête, qui a disparu à l’impression : « Vulnerant omnes, ultima necat[1] », rappel solennel figurant sur les cadrans d’horloges et soulignant l’action destructrice de l’heure.

C’est enfin à deux moments très dissemblables de la vie de l’artiste que se placent ces deux livres. Le premier reflète la paix de son union avec l’architecte veveysan Adolphe Burnat ; installée dans la petite maison de La Tour-de-Peilz, jouissant d’un bel atelier construit par son mari dans le jardin, elle s’adonne à la peinture et à diverses activités artistiques (poterie, broderie, meubles peints) en toute quiétude. Certes, elle connaît déjà le Valais, qui a été pour elle une révélation, grâce à Ernest Biéler, ami du couple, qui lui prête sa maison et son atelier à Savièse, pour des séjours estivaux, et cela depuis l’année 1898. Mais son cœur est calme, trop calme : sa vie n’échappe pas à l’ennui. Tandis que la femme qui écrit Heures d’hiver, moins de trois ans plus tard, connaît la passion amoureuse dans toute sa violence. Elle aime celui qui va devenir son second époux, Paul de Kalbermatten, qu’elle a rencontré à Savièse, et dont elle est sans nouvelles depuis quelque temps. Elle a été chassée de Savièse, elle ne peut plus remonter là-haut, ce paradis où elle a vécu l’été 1906, l’été de la passion éclatante. Elle attend, dans un hôtel de Sion, que se scelle sa destinée, tout entière aux mains de son amant. Elle erre, dans l’angoisse, parfois même aux bords de la folie, exilée, hors d’elle-même, ayant tout joué et pouvant tout perdre sur ce coup de dés. La sérénité de l’automne a disparu, dissipée comme une brume matinale, et la terrible immobilité des glaces la saisit.

Plaisir de Lire a entrepris de rééditer en un volume ces deux textes introuvables, les faisant se succéder dans l’ordre chronologique de parution, qui est aussi celui des deux saisons concernées. Nous allons donc, à la suite de l’artiste, de l’automne tiède et doré des rives lémaniques vers la cruelle hostilité de l’hiver sédunois. Nous allons de la paix du cœur vers la douloureuse agitation de l’amour, celui qui donne tout, et peut tout perdre d’un coup.

Les très riches heures de Marguerite Burnat-Provins

Qu’est-ce qu’un livre d’heures ? Un recueil de prières à l’usage des laïcs qui voulaient se tourner vers Dieu à certaines heures de la journée. Ces prières variaient selon la saison, chaque jour amenait son saint ; c’est ainsi qu’un calendrier, avec ses divers travaux, ouvre traditionnellement le livre d’heures. S’il est illustré, comme le plus célèbre d’entre eux, celui de Jean de France, duc de Berry, on y trouve des scènes de la vie quotidienne, des intérieurs de palais, des vues de villes ou de châteaux, la représentation des plaisirs et des peines champêtres. C’est, selon Umberto Eco, un « splendide compromis entre mysticisme et esthétique, devoir et plaisir, méditations et libre jeu de l’imagination[2] ».

Si l’on accepte qu’ici, la poésie ait pris la place de la prière, ce livre est bien un livre d’heures. La liberté de ton, la souplesse des structures et des thèmes sont parfaitement servies par le recours au poème en prose, que Marguerite Burnat-Provins sait manier avec sûreté et maîtrise. L’importance des saisons renvoie à la splendeur de la nature, preuve, dans la tradition, de l’existence de Dieu ; les heures qui s’écoulent rappellent la condition humaine : memento mori, souviens-toi que tu dois mourir. Plus original, les heures de Marguerite sont des personnes qui naissent, qui traversent la vie des humains, qui meurent comme eux, tissant leur trame, portant l’énigme du futur et le poids du passé. Enfin, les heures d’une journée constituent une « vie dans la vie », une vie en raccourci, avec la naissance du jour, la maturité du plein midi, le crépuscule de la vieillesse. On peut encore leur adjoindre les saisons, la jeunesse du printemps qui illumine les aubes triomphantes, l’été souverain qui flamboie à midi, l’automne vieillissant ; ajoutons-y les nuits glaciales de l’hiver, semblables à la mort, et le cycle des saisons sera complet, comme celui des heures et de la vie humaine.

Les catégories définies par Umberto Eco sont évidentes ici. L’appel d’une âme vers l’absolu, la quête ardente, par-delà l’énigme de l’être, d’une vérité intemporelle, le désir d’échapper à l’enveloppe terrestre, tout cela nourrit ce que l’on pourrait nommer le mysticisme de l’artiste. Parallèlement, l’œil du peintre ne cesse de contempler et d’ajuster sur sa palette les splendeurs des saisons et des jours, sensible aux moindres nuances de la lumière et des couleurs. Les humbles tâches quotidiennes, comme le plaisir gourmand des sens, guident l’auteure dans son cheminement au cœur des heures. Tout est prétexte à méditation, sur la vie, sur l’amour, sur l’existence, sur la mort ; de même que la moindre étincelle fait se déployer des rêveries exotiques aux splendeurs chatoyantes et mortelles.

« Une journée, cette tranche mystérieuse de l’éternité », comporte ici dix-huit heures, de sept heures du matin à minuit, sauf pour les Heures de printemps[3], manuscrit inachevé, qui s’interrompt à dix heures du soir. Les heures du matin sont vécues avec élan, avec joie devant les beautés de l’aube ; mais plus la journée s’avance, et plus l’humeur s’assombrit. Midi voit l’humble repas solitaire mijoter doucement ; trois heures rappelle de manière lancinante la mort du Christ ; la cinquième heure est difficile à vivre, elle amène le fléchissement du jour ; quant à la neuvième, elle impose la « grappe noire des ténèbres ». Le tourment est atténué par la perspective de l’heure ultime, celle qui, « au cadran de la tour, marquera la délivrance ». « Quelle cloche bénie sonnera l’arrivée de la barque dans le port pavoisé ? » s’interroge celle qui, pourtant, a su si bien chanter le « cycle ardent des années printanières ».


[1] «Si toutes blessent, la dernière tue»

[2] Très riches Heures du duc de Berry, texte de Raymond Cazelles, préface d’Umberto Eco, Editions Pantheon, Lausanne/Paris, 1988, p.8.

[3] Voir volume 2.

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